Luc Thomas Somme. « Soyez toujours dans la joie »


La demande de saint Paul se veut pressante, impérative même : « Soyez toujours dans la joie. » Voilà, semble-t-il, une spiritualité bien sympathique, propre à rendre notre religion et notre Église plus attractives… « Soyez toujours dans la joie », dit saint Paul. Mais se réjouit-on par obéissance ? Peut-on surtout s’y maintenir toujours ? Tant mieux, certes, pour ceux à qui cela est donné mais quel sens cela a-t-il pour tous ceux qui souffrent ? Pour les chrétiens persécutés, pour les malades qui ne pourront entendre cette invitation à la joie que … dans la chambre qu’ils ne peuvent quitter ? Pour les personnes enfermées dans leur solitude ou dans un handicap ? La joie n’est-elle pas injuste si elle ne vaut pour tous ? Comment pourrais-je savourer la joie tant qu’elle manque à un seul de mes prochains ? Ne sommes-nous pas dans un irréalisme d’une insupportable insouciance ?

Le reproche de Nietzsche aux chrétiens est stimulant, qui nous prie d’avoir des figures de sauvés plutôt que des faces de carême. Du reste, le Magnificat nous rappelle l’exultation de la Vierge Marie, de celle-même dont l’âme serait un jour transpercée par un glaive de douleur, et la prophétie d’Isaïe applique au Messie cette exclamation : « Je tressaille de joie dans le Seigneur, mon âme exulte en mon Dieu. » Il faut donc bien que l’Esprit de Jésus, légitimement, tressaille, exulte dans chacun de nos cœurs s’il est vrai qu’être chrétien n’est rien d’autre qu’être conforme au Christ. Comment déciderons-nous donc pour ou contre la joie ? La liturgie nous y aidera.

La joie que veut pour nous l’Église aujourd’hui est celle de l’Avent. Il y a une joie de Noël et une joie de Pâques, une joie consommée et reconnaissante, une joie du salut advenu. Mais pour l’heure, c’est une autre joie, celle de l’attente et du désir, de la préparation de l’avenir, de la gestation, la joie d’une maman qui attend un enfant encore à naître, d’un peuple en exode vers une terre promise, d’un pécheur qui s’approche avec confiance de la miséricorde qui le relèvera. C’est la consolation de l’espérance dans la réalisation d’une promesse.

« Bienheureux ceux qui pleurent car ils seront consolés », enseigne Jésus. Et Isaïe déjà : « Dites aux esprits abattus : Prenez courage, ne craignez pas; voici votre Dieu qui vient : il vient nous sauver. »

La liturgie est bien plus qu’un souvenir. Elle déploie aujourd’hui la grâce de ce qu’elle célèbre : la puissance salvifique de l’Incarnation du Verbe. Dès maintenant le Sauveur est là, formé en nous, son Royaume est au-dedans de nous et nous sommes enfants de Dieu. Pourtant nous restons tendus en avant, car ce que nous serons n’a pas encore été manifesté. Elle vient de là, cette joie qui nous est commandée par l’Apôtre : « Soyez toujours dans la joie. » Elle vient de la consolation de l’espérance. Elle est fruit de l’Esprit Paraclet, du Consolateur de nos âmes. Elle ne suppose pas l’absence de tout souci ni de toute peine et elle ne les annihile pas magiquement non plus. Ce serait une tragique méprise de la croire trop facile. Elle ne va pas sans quelque lutte, sans quelque libération, sans quelque tribulation. Mais elle conforte et encourage, apaise et désarme, et en nous consolant nous donne d’être consolateurs; elle est joie pour nous et par nous pour d’autres.

Luc Thomas Somme (1960), Prédication, 12 décembre 1999

Biographie
Le père Luc-Thomas Somme a été recteur de l’Institut catholique de Toulouse de juin 2013 à juin 2018.
Ingénieur diplômé de l’École centrale de Lyon (1984), Luc-Thomas Somme a été ordonné prêtre en 1990. Titulaire d’un doctorat de théologie (1994) puis d’un DEA de philosophie (1998), il entre dans les ordres, chez les dominicains, en 2000.
Enseignant en théologie morale, il est doyen de la faculté de théologie de l’Institut catholique de Toulouse de 2004 à 2006, préside le département de théologie morale à l’université de Fribourg de 2006 à 2011, avant de revenir à l’Institut catholique de Toulouse comme directeur du pôle éthique, de l’École supérieure d’éthique des sciences et de la recherche.