Édith Stein. Prière de l’Église


Il n’est pas question de concevoir la prière intérieure, libre de toutes formes traditionnelles, comme la piété « subjective », et de l’opposer à la liturgie qui serait la prière « objective » de l’Église. Toute prière véritable est prière de l’Église : à travers toute prière véritable, il se passe quelque chose dans l’Église et c’est l’Église elle-même qui la prie car c’est l’Esprit Saint vivant en elle qui, en chaque âme unique, « intervient pour nous par des cris inexprimables ». Et voilà justement la prière « véritable » car sans le Saint-Esprit, personne n’est capable de dire « Jésus est le Seigneur ». Que serait la prière de l’Église si elle n’était pas l’offrande de ceux qui, brûlant d’un grand amour, se donnent au Dieu qui est Amour ?

Le don de soi à Dieu, par amour et sans limite, et le don divin en retour, l’union pleine et constante, est la plus haute élévation du cœur qui nous soit accessible, le plus haut degré de la prière. Les âmes qui l’ont atteint sont en vérité le cœur de l’Église, en elles vit l’amour de Jésus grand prêtre. Cachées en Dieu avec le Christ, elles ne peuvent que rayonner dans d’autres cœurs l’amour divin dont elles sont remplies et concourir ainsi à l’accomplissement de l’unité parfaite de tous en Dieu, ce qui était et demeure le grand désir de Jésus.

Pour les esprits bienheureux qui ont pénétré dans l’unité de la vie intime de Dieu, tout est unifié : le repos et l’activité, la contemplation et l’action, le silence et le discours, l’écoute attentive et la communication de soi, l’amour qui reçoit et se donne et l’épanchement de l’amour qui chante sa louange et sa reconnaissance. Tant que nous sommes encore en chemin, et d’une manière d’autant plus marquée que nous sommes loin du terme, nous sommes soumis à la loi de la temporalité et à celle de la complémentarité entre les nombreux membres du même corps : la vie divine dans toute sa plénitude devient en nous réalité au fur et à mesure du temps et elle s’accroît en nous par nos apports mutuels. Nous avons besoin des temps durant lesquels nous écoutons, attentifs et silencieux, et laissons agir en nous la Parole de Dieu jusqu’à ce qu’elle nous presse de porter des fruits dans notre sacrifice de louange et l’offrande de nos actes. Nous avons besoin des formes traditionnelles, nous avons besoin de participer au service divin public et prescrit pour que la vie intérieure demeure en éveil et sans déviance et y trouve son expression juste. La louange de Dieu solennelle doit avoir sur la terre ses foyers, où elle soit développée jusqu’à la plus haute perfection accessible aux hommes. De là, elle peut s’élever vers le ciel pour toute l’Église et agir sur les membres de l’Église : éveiller la vie intérieure et la stimuler à poursuivre une harmonie extérieure. Mais elle doit être vivifiée de l’intérieur en disposant aussi en ces lieux d’un espace où s’approfondir dans le silence. Autrement, elle perdrait sa nature propre et ne serait plus qu’une louange du bout des lèvres, rigide et sans vie. Une protection contre ce danger lui est offerte par les foyers de prière intérieure où les âmes se tiennent devant la face de Dieu dans la solitude et le silence, pour être dans le cœur de l’Église l’amour qui vivifie tout.

Édith Stein, Thérèse-Bénédicte de la Croix (1891-1942),  Source cachée
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