Édith Stein. La prière sur le pain et le vin

Marc Cha­gall (1887-1985)
> Les Is­raé­lites mangent l’Agneau de la Pâque (1931)
Mu­sée Marc Cha­gall, Nice 


Nous sa­vons, d’après les ré­cits évan­gé­liques, que le Christ a prié comme priait un juif croyant et fi­dèle à la Loi. Comme il le fai­sait avec ses pa­rents au temps de son en­fance, Jé­sus est mon­té plus tard à Jé­ru­sa­lem avec ses dis­ciples, aux temps pres­crits pour par­ti­ci­per à la cé­lé­bra­tion des grandes fêtes au Temple. Avec une sainte fer­veur, il a cer­tai­ne­ment chan­té avec les siens les can­tiques d’allégresse où dé­bor­dait la joie an­ti­ci­pée des pè­le­rins : « Quelle joie quand on m’a dit : Nous irons à la mai­son du Sei­gneur ! » Il a pro­non­cé les an­tiques prières de bé­né­dic­tion, comme elles le sont en­core de nos jours sur le pain, le vin et les fruits de la terre ; nous en avons le té­moi­gnage par le ré­cit du soir où, pour la der­nière fois, il réunit ses dis­ciples en vue d’accomplir l’un des de­voirs re­li­gieux les plus sa­crés : le so­len­nel re­pas de la Pâque où l’on fait mé­moire de la dé­li­vrance de l’esclavage d’Égypte. Et c’est pré­ci­sé­ment cette der­nière réunion qui nous fait peut-être pé­né­trer le plus pro­fon­dé­ment dans la prière du Christ, et nous donne la clé pour com­prendre la prière de l’Église.

La bé­né­dic­tion, le par­tage du pain et du vin ap­par­te­naient au rite du re­pas pas­cal. Mais tous deux re­çoivent ici un sens en­tiè­re­ment nou­veau. Avec eux com­mence la vie de l’Église. Certes, ce n’est qu’à la Pen­te­côte que celle-ci ap­pa­raî­tra pu­bli­que­ment en tant que com­mu­nau­té vi­sible et com­blée de l’Esprit. Mais ici, en ce re­pas pas­cal, s’accomplit la greffe des sar­ments sur la vigne, greffe qui rend pos­sible l’effusion de l’Esprit. Dans la bouche du Christ, les an­tiques for­mules de bé­né­dic­tion sont de­ve­nues une pa­role créa­trice de vie. Les fruits de la terre sont de­ve­nus sa chair et son sang, rem­plis de sa vie. La créa­tion vi­sible, au sein de la­quelle il a dé­jà pé­né­tré par l’Incarnation, lui est main­te­nant unie d’une ma­nière nou­velle, mys­té­rieuse. Les sub­stances qui servent à la crois­sance du corps hu­main sont ra­di­ca­le­ment trans­for­mées et, en les consom­mant dans la foi, les hommes aus­si sont trans­for­més : ils sont ren­dus par­ti­ci­pants de la vie du Christ et rem­plis de sa vie di­vine. La puis­sance du Verbe, créa­trice de vie, est liée au sa­cri­fice.

Le Verbe s’est fait chair pour li­vrer la vie qu’il a as­su­mée ; pour of­frir au Créa­teur en sa­cri­fice de louange sa propre per­sonne et la créa­tion ra­che­tée par l’offrande qu’il fait de lui-même. Par le der­nier re­pas du Sei­gneur, le re­pas pas­cal, l’ancienne Al­liance est ame­née à s’accomplir en l’offrande de la nou­velle Al­liance : elle le fait dans le sa­cri­fice de la croix sur le Gol­go­tha, en cha­cun des re­pas cé­lé­brés dans la joie entre Pâques et l’Ascension au cours des­quels les dis­ciples ont re­con­nu le Sei­gneur à la frac­tion du pain, et dans le sa­cri­fice de chaque messe avec la sainte communion.

« Lorsque le Sei­gneur prit la coupe, il ren­dit grâce. » Nous pou­vons son­ger là aux pa­roles de bé­né­dic­tion qui ex­priment certes une ac­tion de grâce en­vers le Créa­teur, mais nous sa­vons aus­si que le Christ avait cou­tume de rendre grâce chaque fois qu’avant d’accomplir un mi­racle, il le­vait les yeux vers le Père des cieux. Il rend grâce parce qu’il se sait d’avance exau­cé. Il rend grâce pour la puis­sance di­vine qu’il porte en lui et par la­quelle il va ma­ni­fes­ter aux yeux des hommes la toute-puis­sance du Créa­teur. Il rend grâce pour l’œuvre de Ré­demp­tion qu’il lui est don­né d’opérer, et il rend grâce par cette œuvre qui est elle-même glo­ri­fi­ca­tion du Dieu Tri­ni­té, de qui elle re­nou­velle en sa pure beau­té l’image défigurée.

Édith Stein, Thé­rèse-Bé­né­dicte de la Croix (1891-1942), Source ca­chée
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