Pierre Teil­hard de Char­din. Adorer


Le mi­lieu di­vin prend pour nous le par­fum et les traits dé­fi­nis que nous dé­si­rions. Nous y re­con­nais­sons une om­ni­pré­sence qui agit sur nous en nous as­si­mi­lant à soi, dans l’unité du Corps du Christ. Par suite de l’Incarnation, l’immensité di­vine s’est trans­for­mée pour nous en om­ni­pré­sence de chris­ti­fi­ca­tion. Pour être mon­té aux cieux après être des­cen­du jusqu’aux en­fers, Jé­sus, vous avez tel­le­ment rem­pli l’univers en tous sens, qu’il nous est dé­sor­mais bien­heu­reu­se­ment im­pos­sible de sor­tir de Vous. « Où irais-​je loin de ton es­prit, où fuirais-​je loin de ta face ?» J’en suis bien sûr main­te­nant : ni la vie, dont les pro­grès aug­mentent la prise que vous avez sur moi ; ni la mort qui me jette entre vos Mains ; ni les puis­sances spi­ri­tuelles, bonnes ou mau­vaises, qui sont vos ins­tru­ments vi­vants ; ni les éner­gies de la Ma­tière où vous êtes plon­gé ; ni les ir­ré­ver­sibles flots de la du­rée, dont vous contrô­lez, en der­nier res­sort, le rythme et l’écoulement ; ni les in­son­dables pro­fon­deurs de l’espace, qui me­surent votre Gran­deur, rien de tout ce­la ne pour­ra me sé­pa­rer de votre amour sub­stan­tiel, puisque tout ce­la n’est que le voile, les « es­pèces » sous les­quelles vous me pre­nez pour que je puisse vous prendre.

Ô Sei­gneur ! En­core une fois, quelle est la plus pré­cieuse de ces deux béa­ti­tudes : que toutes choses me soient un contact avec vous ? Ou que vous me soyez si « uni­ver­sel » que je puisse vous su­bir et vous sai­sir en toute créature ?

Par­fois, on s’imagine vous rendre plus at­trayant à mes yeux, en exal­tant d’une ma­nière presque ex­clu­sive les at­traits, les bon­tés de votre fi­gure hu­maine d’autrefois. Vrai­ment, Sei­gneur, si je vou­lais seule­ment ché­rir un homme, ne me tournerais-​je pas vers ceux que vous m’avez don­nés dans la sé­duc­tion de leur flo­rai­son pré­sente ? Des mères, des frères, des amis, des sœurs, n’en avons-​nous pas d’irrésistiblement ai­mables au­tour de nous ? Qu’irions-nous de­man­der à la Ju­dée d’il y a deux mille ans ? Non, ce que j’appelle, comme tout être, du cri de toute ma vie, et même de toute ma pas­sion ter­restre, c’est bien autre chose qu’un sem­blable à ché­rir : c’est un Dieu à adorer.

Oh ! Ado­rer, c’est-à-dire se perdre dans l’insondable, se plon­ger dans l’inépuisable, se pa­ci­fier dans l’incorruptible, s’absorber dans l’immensité dé­fi­nie, s’offrir au Feu et à la Trans­pa­rence, s’anéantir consciem­ment et vo­lon­tai­re­ment, à me­sure qu’on prend da­van­tage conscience de soi, se don­ner à fond à ce qui est sans fond ! Qui pourrions-​nous ado­rer ? Plus l’homme de­vien­dra homme, plus il se­ra en proie au be­soin, à un be­soin tou­jours plus ex­pli­cite, plus raf­fi­né, plus luxueux, d’adorer.

Ô Jé­sus, dé­chi­rez les nues de votre éclair ! Montrez-​vous à nous comme le Fort, l’Étincelant, le Res­sus­ci­té ! Soyez pour nous le Pan­to­cra­tor qui oc­cu­pait, dans les vieilles ba­si­liques, la pleine so­li­tude des cou­poles ! Pour que nous vain­quions avec Vous le Monde, apparaissez-​nous en­ve­lop­pé de la Gloire du Monde.

Pierre Teil­hard de Char­din (1881-​1955), Le Mi­lieu Di­vin
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