Vertus théologales

La Trinité, détail (~1240)
Bible de l’Abbaye d’Heisterbach
Staatsbibliothek, Berlin

Vertus, du latin virtus : force, courage. Ferme disposition à faire le bien ou à éviter ce qui est mal. C’est à la fois une grande qualité morale et une force surnaturelle divine. L’Église distingue trois vertus théologales, ayant Dieu pour objet : la foi (pistis), l’espérance (elpis) et la charité (agapè) et quatre vertus cardinales fondamentales (du latin cardines : gonds): la prudence, la justice, la force et la tempérance, qui sont comme des « pivots » sur lesquels repose la vie morale.

Les trois vertus théologales tirent leur origine de la fameuse trilogie paulinienne en 1Co 13, 13 : « Maintenant donc, ces trois-là demeurent, la foi (pistis), l’espérance (elpis) et l’amour (agapè) mais l’amour est le plus grand. »

CHARITÉ (agapè)
L’Église a soumis les vertus cardinales aux vertus théologales, comme le fait Paul dans son hymne aux corinthiens. Si pour les vertus cardinales la reine des vertus est la prudence pour sa capacité à mettre une juste proportion entre moyens et fins, pour les vertus théologales, on dira que c’est la charité (agapè) qui est la forme de toutes les vertus.

Pour reprendre l’hymne paulinienne, on voit bien combien c’est agapè qui qualifie tous les actes. Il ne suffit pas de les produire, encore leur faut-il la forme de la charité (agapè) sous peine d’être réduit à néant, d’être vains. Agapè donne de la valeur à tout. Sans elle rien ne vaut.

On définira la place de la charité par rapport aux autres vertus par la finalité supérieure vers laquelle elle les élève et par la motion efficace qu’elle leur procure. Agapè doit donc être conçue essentiellement comme le moteur et la fin de la vie morale, car seule elle procure aux actes humains leur bonté fondamentale du fait qu’elle seule les meut et les oriente vers leur fin ultime. » (Jean-Marie Aubert, Abrégé de la morale catholique)

Il est très intéressant de noter le double aspect de la vertu de charité : moteur et fin. Commençons par la fin. La vertu de charité est ce vers quoi tend tout acte dans ce qu’il veut manifester, exprimer et réaliser. Mais en même temps, il faut se souvenir que Dieu est amour, Dieu est charité (1Jn 4, 8). Autrement dit, la finalité de tout acte est Dieu lui-même à travers les personnes qui sont l’objet de notre charité concrète. Dans un second temps, notons qu’agapè est un moteur et pas seulement une fin. C’est elle qui nous met en route et qui oriente nos actes. Autrement dit elle a cette caractéristique qui est propre à toute vertu qui est d’être déjà à l’œuvre tout en n’étant pas pleinement réalisée. On peut alors dire qu’est charitable toute personne qui fait effort en vue de l’être plus. Et il en est ainsi pour toute vertu : est courageuse, par exemple, toute personne qui fait effort de dépasser sa peur.

L’ESPÉRANCE
Cette vertu se distingue de l’espoir qui porte sur des objets concrets. On peut avoir perdu tout espoir en une guérison prochaine ou garder l’espoir d’une solution politique d’un conflit social. En revanche, quelque soit l’espoir qui nous habite à l’égard de telle ou telle réalité humaine, il est tout à fait possible de ne pas perdre l’espérance en notre Dieu qui nous a promis son amour et manifesté un salut en son Fils Jésus-Christ. L’espoir s’estime à l’aide de la raison. L’espérance se vit sous le regard de la foi ! L’objet de l’espérance est le salut, le bonheur béatifique, la participation à la gloire de Dieu.

Il y a un petit texte chez Habaquq tout à fait intéressant qui manifeste très bien ces deux réalités simultanément :  » 17Car le figuier n’a pas fleuri; plus rien à récolter dans les vignes. Le produit de l’olivier a déçu, les champs ne donnent plus à manger, l’enclos s’est vidé de ses brebis; plus de bœufs dans les étables. 18 Mais moi je bondis de joie dans le Seigneur, j’exulte en Dieu mon Sauveur ! » (Ha 3, 17-18)

Ou cet homme est fou ou la distinction entre espoir et espérance nous permet de comprendre ce qui se vit dans son cœur. Les lieux de l’espoir (raison) et de l’espérance (la foi) ne sont pas identiques et il faut bien se garder de les confondre. Lorsque vous écouter quelqu’un vous dire que la situation est désespérée, ce n’est pas pareil que d’entendre un homme en bonne santé vous dire que pour lui il n’y a plus rien à faire. Le verbe désespérer peut renvoyer aux deux réalités et il importe d’entendre laquelle s’exprime.

LA FOI
Troisième vertu théologale, la foi, qui est un don de Dieu, une grâce qu’il n’appartient pas à l’homme de faire naître ou de produire en son cœur. Ce don appelle la réponse de l’homme. Il est une grâce insigne qui se donne généralement au baptême, mais la force de l’Esprit ne connaît pas de limites pas même celle des sacrements. Une foi ajustée nous intègre à la communauté des croyants, nous conduit à une vie commune, à la vie de la communauté.

On se souviendra que la foi n’est pas le savoir. Saint Augustin disait qu’il y avait trois manières de croire : Je pense que; prendre pour vrai et sûre la parole de tel témoin; se mettre en route. Seule la troisième mérite la plénitude du terme foi.

Nous nous souviendrons du très beau chapitre de l’épître aux hébreux sur les réalisations de la foi (He 11, 8-19). Prenons le passage qui traite d’Abraham.

8 Grâce à la foi, Abraham obéit à l’appel de Dieu : il partit vers un pays qu’il devait recevoir en héritage, et il partit sans savoir où il allait. 9 Grâce à la foi, il vint séjourner en immigré dans la Terre promise, comme en terre étrangère; il vivait sous la tente, ainsi qu’Isaac et Jacob, héritiers de la même promesse, 10 car il attendait la ville qui aurait de vraies fondations, la ville dont Dieu lui-même est le bâtisseur et l’architecte.11 Grâce à la foi, Sara, elle aussi, malgré son âge, fut rendue capable d’être à l’origine d’une descendance parce qu’elle pensait que Dieu est fidèle à ses promesses.12 C’est pourquoi, d’un seul homme, déjà marqué par la mort, a pu naître une descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel et que le sable au bord de la mer, une multitude innombrable.13 C’est dans la foi, sans avoir connu la réalisation des promesses, qu’ils sont tous morts; mais ils l’avaient vue et saluée de loin, affirmant que, sur la terre, ils étaient des étrangers et des voyageurs.14 Or, parler ainsi, c’est montrer clairement qu’on est à la recherche d’une patrie. 15 S’ils avaient songé à celle qu’ils avaient quittée, ils auraient eu la possibilité d’y revenir. 16 En fait, ils aspiraient à une patrie meilleure, celle des cieux. Aussi Dieu n’a pas honte d’être appelé leur Dieu, puisqu’il leur a préparé une ville. 17 Grâce à la foi, quand il fut soumis à l’épreuve, Abraham offrit Isaac en sacrifice. Et il offrait le fils unique, alors qu’il avait reçu les promesses 18 et entendu cette parole : C’est par Isaac qu’une descendance portera ton nom.19 Il pensait en effet que Dieu est capable même de ressusciter les morts; c’est pourquoi son fils lui fut rendu : il y a là une préfiguration.

ARTICULATION DES VERTUS
Agapè, dont l’expression ultime est le pardon, est souvent opposée à la justice. C’est un thème fréquent lorsque l’on écoute les personnes victimes d’injustices graves. Elles affirment qu’elles ne pardonneront jamais, qu’elles réclament justice et qu’elles ne seront en paix qu’une fois le jugement rendu et si possible un jugement selon leurs vues, c’est-à-dire sévère.

En théorie, les vertus ne peuvent s’opposer. Elles appartiennent à un corps organique. Aussi il convient de les articuler dans le bon ordre. Nous savons déjà que la commission épiscopale qui s’occupe de la Paix s’intitule « Justice et Paix ». Il ne peut y avoir de paix sans justice. Et il en est de même à l’égard de la charité. « Une charité qui léserait la justice ne serait plus une charité mais sa caricature. C’est une tentation que d’invoquer la charité pour se dispenser de la justice; la meilleure charité consiste d’abord à réaliser le droit nécessaire. » (Jean-Marie Aubert, Abrégé de la morale catholique) Ici encore, c’est la charité qui est la forme de la mise en œuvre de la justice.

© Bruno Feillet