Fran­çois Varillon. Résur­rec­tion de la chair

Le terme fran­çais « chair » n’a pas les mêmes har­mo­nies que le mot hébreu cor­res­pon­dant : un juif n’oppose pas la chair et l’esprit comme nous le fai­sons en fran­çais. La chair, pour lui, est l’homme tout entier, avec sa fai­blesse et sa fra­gi­li­té mais aus­si avec son enra­ci­ne­ment dans la nature, dans un milieu, dans une race. La chair inclut toutes les rela­tions entre les per­sonnes et les choses. Quand nous disons que nous croyons à la « résur­rec­tion de la chair » - c’est un article de notre Cre­do - nous disons que c’est l’homme total qui ressuscite.

Nous avons lais­sé s’évanouir ou s’appauvrir la richesse de la foi chré­tienne sur notre béa­ti­tude éter­nelle, dans la mesure où nous avons quelque peu ces­sé de suivre la péda­go­gie expri­mée dans la Bible. Ce qui est plus grave, c’est que nous confon­dons l’immortalité de l’âme avec la résur­rec­tion de la chair. Nous rédui­sons le ciel à n’être que le lieu de l’âme immor­telle. Comme s’il y avait deux mondes et que celui-ci, dans lequel nous sommes, n’avait que peu d’intérêt rela­ti­ve­ment à l’autre ! Nous confon­dons autre monde, le monde deve­nu autre, ce n’est pour­tant pas la même chose ! En rigueur de terme, il n’y a pas d’autre monde, d’autre vie, mais ce monde devient tout autre, cette vie devient tout autre. Nous de devrions jamais par­ler d’un autre monde, mais tou­jours du monde qui, par la résur­rec­tion, devient tout autre.

Si nous par­lons d’un autre monde, il est tel­le­ment le monde essen­tiel que ce monde-ci risque de nous appa­raître sim­ple­ment comme un ter­rain d’épreuves avant la récom­pense. Dieu sait si, dans l’esprit de beau­coup de chré­tiens, le ciel est le lieu de la récom­pense ! Ce que l’Église affirme, c’est essen­tiel­le­ment ceci : notre béa­ti­tude éter­nelle sera vrai­ment une béa­ti­tude d’homme, conforme à la nature de l’homme : sociale et com­mu­nau­taire [car l’homme est un être social et une béa­ti­tude indi­vi­duelle ne répon­drait pas à sa nature]; incar­née [car l’homme n’est pas un pur esprit]; divine, consis­tant en l’unité avec Dieu [car l’homme n’est pas un être clos en lui-même mais ouvert sur l’infini, ou, pour par­ler autre­ment, une des dimen­sions de l’homme est son aspi­ra­tion à l’infini].

Ces trois aspects sont inti­me­ment liés dans le dogme de la résur­rec­tion de la chair. Je veux dire qu’une telle béa­ti­tude, plei­ne­ment humaine, ne peut être réa­li­sée que dans et par la résur­rec­tion de la chair ; si l’homme ne res­sus­ci­tait pas tout entier, corps et âme, notre béa­ti­tude éter­nelle ne serait pas une béa­ti­tude d’homme mais une récom­pense exté­rieure, pla­quée sur l’homme du dehors. Ce ne serait plus l’homme que je suis pas nature mais un être nou­veau et dif­fé­rent qui serait éter­nel­le­ment heu­reux, ce ne serait pas plus ma béa­ti­tude. Une telle pen­sée est abso­lu­ment insup­por­table, c’est une affaire de digni­té élé­men­taire comme nous le rap­pellent cer­tains athées : « je suis homme, ma digni­té est d’être homme, et donc de le res­ter éter­nel­le­ment. » S’il est bien vrai qu’il ne peut y avoir de résur­rec­tion de la chair sans le don de Dieu qui nous appelle à par­ta­ger sa vie, ce don et cet appel impliquent que nous nous construi­sions nous-mêmes par tout notre acti­vi­té et notre vie pré­sente. Certes le mot récom­pense est dans l’Évangile : « Votre récom­pense sera grande dans les cieux. » (Mt 5, 12) mais au sens où la mois­son est la récom­pense des semailles ; il s’agit d’une récom­pense intrinsèque.

C’est pour­quoi, selon la doc­trine de l’Église, la vie éter­nelle heu­reuse est la per­ma­nence divi­ni­sée de tout l’homme : moi et tout moi. Quand je dis tout moi, j’entends toutes mes rela­tions : si je suis marié, ma femme ; si je suis père ou mère de famille, mes enfants, mes frères, mes sœurs, mes amis, ma com­mu­nau­té reli­gieuse, mon milieu social, mon milieu pro­fes­sion­nel, mon travail.

Fran­çois Varillon (1905-1978), Joie de croire, joie de vivre


Bio­gra­phie
Fran­çois Varillon, né le 28 juillet 1905 à Bron et mort le 17 juillet 1978 à Lyon, est un prêtre catho­lique fran­çais, membre de la Com­pa­gnie de Jésus. C’est aus­si un écri­vain, auteur d’ou­vrages de for­ma­tion chré­tienne ayant connu un grand suc­cès dans les milieux laïques catholiques.

Fran­çois Varillon gran­dit dans une famille de la petite bour­geoi­sie lyon­naise. À vingt-deux ans, il entre au novi­ciat jésuite d’Y­zeure ; ordon­né prêtre le 24 juin 1937, il pro­nonce ses vœux solen­nels dans la Com­pa­gnie de Jésus le 2 février 1945.

Ensei­gnant et aumô­nier auprès de lycéens et d’é­tu­diants dans les années 1930, il devient après la Seconde Guerre mon­diale aumô­nier de l’As­so­cia­tion catho­lique de la jeu­nesse française.