Une Loi, Deux Tables, Dix Paroles

Joos van Was­sen­hove (ac­tif entre 1460-​1475)
Por­traits des hommes illustres
Moise et les tables de la loi, dé­tail (~1474)
Mu­seo Na­zio­nale, Pa­laz­zo Du­cale, Urbino 


Tout le monde connaît les dix com­man­de­ments. Le peuple juif pré­fère les ap­pe­ler les Dix Pa­roles, jus­te­ment parce que la pre­mière de ces pa­roles n’est pas un com­man­de­ment, mais un acte de mé­moire : « Je suis le Sei­gneur ton Dieu, qui t’ait fait sor­tir du pays d’É­gypte. » La tra­di­tion juive a clas­sé ces Dix Pa­roles en deux groupes de cinq : les fa­meuses Deux Tables de la Loi. On peut ain­si les mettre en pa­ral­lèle de ma­nière à vi­sua­li­ser les liens qui existent entre les cinq pre­mières pa­roles qui concernent es­sen­tiel­le­ment Dieu (sauf la pa­role sur l’­hon­neur dû aux pa­rents, mais elle fait jus­te­ment la jonc­tion entre le Dieu Père et les pa­rents hu­mains) et les cinq der­nières pa­roles qui concernent les re­la­tions entre les hommes.


1. Je suis le Sei­gneur ton Dieu, qui t’ai fait sor­tir du pays d’É­gypte.
6. Tu ne tue­ras pas.

16
Mé­moire de l’ExodeIn­ter­dit du meurtre
Ou­blier l’É­gypte, c’est s’ex­po­ser au meurtre.
Si Is­raël ne fait pas mé­moire de l’Exode, il fi­ni­ra par mal­trai­ter ses im­mi­grés, ses étran­gers. In­di­rec­te­ment éga­le­ment, si j’ou­blie com­bien Dieu m’a li­bé­ré, je le fe­rai payer cher aux autres.
La perte de mé­moire de notre his­toire avec Dieu conduit à la vio­lence entre les hommes.

61
In­ter­dit du meurtreMé­moire de l’Exode
Com­mettre un meurtre, c’est nier l’Exode. Car le vé­ri­table es­cla­vage est bien ce­lui qui re­fuse à l’autre le droit d’être lui-même.


2. Tu n’au­ras pas d’autre Dieu que moi.
7. Tu ne com­met­tras pas d’adultère.

27
Ido­lâ­trieAdul­tère
L’i­do­lâ­trie est un vé­ri­table adul­tère. Ido­lâ­trie de l’argent, du pou­voir, du sa­voir… : toutes les formes d’a­do­ra­tion où le culte du vrai Dieu est ou­blié.
Trom­per Dieu avec des idoles ou trom­per son conjoint, ses amis : ces in­fi­dé­li­tés se nour­rissent l’une l’autre.

72
Adul­tère → Ido­lâ­trie
Com­mettre un adul­tère, c’est en fait consi­dé­rer le plai­sir ou l’é­pa­nouis­se­ment in­di­vi­duel comme beau­coup plus im­por­tant que l’al­liance. L’idolâtrie puise sa source ici : pré­fé­rer un pe­tit dieu à son image, à la taille de son en­vie, plu­tôt que l’al­liance avec sa tra­ver­sée du dé­sert et ses mo­ments arides.


3. Tu n’in­vo­que­ras pas le nom du Sei­gneur ton Dieu pour le mal.
8. Tu ne vo­le­ras pas.

3 → 8
Ins­tru­men­ta­li­sa­tion de Dieu → Vol
Uti­li­ser le nom de Dieu pour le mal est un vol, et même la source de tout vol. L’­homme qui dé­robe à Dieu sa vé­ri­té n’­hé­si­te­ra pas à dé­ro­ber à son pro­chain ce qui lui appartient.

8 → 3
VolIns­tru­men­ta­li­sa­tion de Dieu
Le lien est plus sub­til : entre le vol et l’u­sage du nom de Dieu pour le mal, il y a pour­tant cette ha­bi­tude qui s’ins­talle de jus­ti­fier ses ap­pé­tits par les meilleures rai­sons du monde. On voit des puis­sants lé­gi­ti­mer leur for­tune par l’ordre ou la jus­tice.
On en­tend des fa­na­tiques vo­ler des vies au nom de Dieu.
On constate que les in­éga­li­tés s’ac­cu­mulent au nom de soi-​disant « lois d’ai­rain » in­con­tes­tables, qua­si di­vines.
La liste est longue où l’on uti­lise la sa­cra­li­sa­tion pour en fait vo­ler l’autre.


4. Tu fe­ras du shab­bat un mé­mo­rial.
9. Tu ne fe­ras pas de faux témoignage.

4 → 9
Shab­bat → Té­moi­gnage
Ne pas cé­lé­brer le shab­bat est un faux té­moi­gnage por­té à la face du monde. Si Is­raël ne cé­lèbre plus le sep­tième jour, il n’est plus le té­moin du Dieu unique de­vant les nations.

9 → 4
Té­moi­gnageShab­bat
Té­moi­gner contre son pro­chain à tort, c’est pro­fa­ner le shab­bat, car la créa­tion ne peut se re­po­ser tant que les men­songes des­truc­teurs d’au­trui com­pro­mettent la fra­ter­ni­té entre tous (pa­rents, fils, filles, ser­vi­teurs, bêtes).


5. Ho­nore ton père et ta mère.
10. Tu ne convoi­te­ras pas.

5 → 10
Hon­neur des pa­rentsConvoi­tise
Ne pas ho­no­rer ses pa­rents en­gendre la convoi­tise. En ef­fet, dès lors qu’on n’est plus dans l’­hé­ri­tage (ac­cep­ter de re­ce­voir ce qui est don­né des pa­rents, le meilleur comme le pire) on se met en si­tua­tion d’appropriation (dé­si­rer prendre le bien d’autrui).

10 → 5
Convoi­tiseHon­neur des pa­rents
Convoi­ter le bien d’au­trui fi­nit tou­jours par en­gen­drer le mé­pris de ses propres pa­rents. On en­vie leur réus­site, on ne voit plus en eux des ra­cines mais des fruits à prendre. On en vient, tel le fils pro­digue, à lor­gner sur l’héritage.


Fi­na­le­ment, la dis­po­si­tion des Dix Pa­roles en Deux Tables nous oblige à lier sans cesse notre com­por­te­ment en­vers Dieu et nos re­la­tions aux autres, et réciproquement.

C’est peut-​être cette ré­ci­pro­ci­té qui échappe le plus à nos cultures oc­ci­den­tales mo­dernes. Nos so­cié­tés sé­cu­la­ri­sées eu­ro­péennes veulent bien que la re­li­gion aide à avoir une éthique al­truiste et gé­né­reuse. Elles ad­mettent dif­fi­ci­le­ment que les dé­fauts dans les re­la­tions so­ciales s’enracinent pour une bonne part dans des rup­tures d’Alliance avec Dieu.

C’est aux croyants et aux mo­no­théistes qui ont ces Dix Pa­roles en com­mun de dé­mon­trer que Dieu et l’homme sont inséparables.