Elias Zoghby. Le ferment de l’unité


Réduire l’unité des chrétiens à une entente entre les chefs des Églises et faire de ces hommes les principaux ou les seuls agents de cette unité, c’est réduire l’Église du Christ au niveau des simples sociétés humaines où le bon vouloir et le bon plaisir d’une poignée d’hommes décident souvent du sort des peuples. Autrement dit, c’est réduire le mystère de la Rédemption que le Christ – sur le point d’aller à sa Passion – a résumé, dans sa prière pour l’unité, à un mode de gouvernement ecclésiastique et à un mécanisme hiérarchique réglant les rapports des leaders de la chrétienté. Concevoir l’unité de cette manière, c’est substituer à l’Église, corps mystique du Christ, les hommes d’Église et à la vie de la grâce des âmes rachetées les opérations et les manœuvres de la diplomatie humaine.

Quand le Christ a prié pour l’unité, il a prié pour tous ceux qui devaient croire en lui, afin qu’ils soient un comme lui et le Père sont un. La prière pour l’unité était une prière rédemptrice. En adhérant au Christ rédempteur et en s’identifiant à lui, les chrétiens devaient, par le fait même, se trouver unis en lui, dans l’Église visible qui est son Corps. Autrement dit, la même grâce qui unit le chrétien au Christ, l’unit à ses frères.

L’unité chrétienne n’est donc pas un compromis ni une combinaison dont la réussite dépendrait de l’adresse de l’infime minorité à laquelle notre Seigneur a confié le gouvernement de son Église. L’unité chrétienne est l’œuvre de la chrétienté entière; c’est l’aboutissement nécessaire des prières, des sacrifices, en un mot, de l’amour de croyants en Jésus Christ. En faire l’œuvre exclusive des papes, des patriarches et des évêques, c’est méconnaître la valeur rédemptrice de l’unité en même temps que la valeur personnelle du baptisé, racheté individuellement par le Christ et principal artisan de son salut à l’intérieur de l’Église. C’est subordonner Jésus Christ vivant dans l’âme chrétienne à un Christ juridique, social et administratif.

Le ferment de l’unité se trouve dans chaque âme chrétienne, et l’unité de l’Église militante ne peut être d’un ordre essentiellement différent de celle de l’Église triomphante. Toutes deux sont l’œuvre de la grâce et trouvent leur perfection dans la communion de tous et de chacun à Jésus Christ notre Seigneur. Tous et chacun, tant les hiérarques que les fidèles, réaliseront l’unité par leur union avec le Christ. C’est à travers l’Église du ciel qu’il faut regarder celle de la terre. C’est dans son cadre d’éternité qu’il faut situer le problème de l’unité. Certes, les réalités juridiques et administratives ont leur importance dans le plan de la Providence, mais elles ne doivent pas l’emporter sur les réalités éternelles. L’Église d’ici-bas ne sera pas transportée au ciel avec ses organismes actuels et avec ses cadres. Ceux-ci sont provisoires et doivent disparaître. La hiérarchie que le Christ a placée, avec tant d’amour et de soin, à la tête de son Église, la hiérarchie, une fois sa mission achevée, reprendra sa place parmi les fidèles, pour occuper dans le Royaume de Dieu le rang qu’assigneront à chacun ses mérites personnels et sa vie de chrétien.

Patriarche Elias Zoghby (1912-2008), Voix de l’Église d’Orient
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